Écrire un hommage à Lovecraft n’a rien d’exceptionnel. Tout amateur du créateur de Cthulhu se comptent par légions, et les textes élogieux se bousculent au portillon. Même Houellebecq y est allé de son bouquin. Le maître de l’horreur est devenu un auteur posthume mondialement connu, emporté bien trop tôt par un cancer en 1937. Roland C. Wagner a voulu aussi y aller de sa petite prose. Il n’y avait déjà plus beaucoup d’options. Pour se démarquer, il fallait innover. Aussi RCW n’a pas fait les choses comme tout le monde. En 1995, il publie aux Éditions de l’Astronaute Mort la nouvelle H.P.L. (1890-1991) (30 p.). Oui, vous avez bien lu, Lovecraft serait mort à 101 ans.
Prendre le parti de l’uchronie pour raconter la biographie de Lovecraft a quelque chose de jouissif. L’auteur de Providence est mort beaucoup trop tôt, inconnu du grand public et certainement sans avoir achevé son œuvre littéraire. Roland C. Wagner répare l’outrage en reliant réalité et uchronie. En 1937, Lovecraft a fait soigner son cancer à temps, et une opération chirurgicale lui a permis de se débarrasser d’une tumeur encore bénigne à l’intestin. Libéré du crabe infâme mais fauché par les frais médicaux, Lovecraft va devoir quitter l’écriture amateur qu’il affectionnait tant pour devenir professionnel.
Puisque nous sommes dans l’uchronie, autant que l’avenir nouvellement tracé de Lovecraft soit la plus belle possible. Ou plutôt, Roland C. Wagner ayant ressuscité Lovecraft, il ne se gène pas pour le faire évoluer selon ses désirs. Finies les tentations racistes du nazisme. Lovecraft a rejeté ses anciens démons, et plaide désormais pour des discours de « gentleman bien trop à gauche » , comme l’en raille son meilleur ennemi, Robert A. Heinlein. Une guerre lui a suffit pour devenir un progressiste plus ou moins proche du marxisme, adversaire écœuré de la chose militaire et de la bombe atomique, signataire en 1968 contre la guerre du Vietnam. Il devient un des auteurs fétiches de Campbell, jusqu’à ce qu’après avoir violemment attaqué Ron Hubbard, ce dernier lui ferme les portes d’Astounding Science Fiction. Il correspond avec Philip K. Dick, écrivent un livre tous deux ; il découvre le rock psychédélique et autorise un groupe à porter son nom (ce qui le mènera à la célébrité) ; il écrira même une œuvre majeure, dans laquelle un voyageur temporel sauve son peintre préféré d’une mort brutale pour découvrir quel artiste il aurait pu être sans ce drame !
Cette uchronie permet à Roland C. Wagner de placer Lovecraft au cœur de l’age d’or de la SF américaine. Par ce travail il montre comment sa disparition brutale en 1937 a certainement laissé un trou dans l’édifice. Lovecraft aurait pu être une pierre angulaire de cet âge d’or, à n’en pas douter. Ce Lovecraft uchronique est cependant un pur produit estampillé RCW. Transformer le personnage de réactionnaire de droite à progressiste de gauche, il fallait vraiment oser ! Reste que point de vue crédibilité, la question se pose ; mais ne sommes-nous pas dans le domaine de l’imaginaire ? HPL reste une projection uchronique très subjective, cependant l’exercice demeure intéressant, surtout qu’il ne peut que plaire à tout fan de Lovecraft.
Ma note : 14/20
Sur la planète Océan, un conflit oppose colons végétariens et colons carnivores. La tension est telle que le gouvernement finit par en faire appel aux autorités terriennes, qui leur envoient un ambassadeur et son garde du corps. Cependant, à son réveil de cryogénie à bord du vaisseau spatial Source de Vie, Quartz B. apprend que son client s’est tué dans un accident de chasse quelques semaines avant, sans qu’il n’ait pu intervenir.
Comme un malheur n’arrive jamais seul, Quartz B. est nommé ambassadeur terrien à la place de Son Excellence, et devra régler seul la question alimentaire qui déchire amateurs de vraieviande et végétares. Ha, je ne vous l’avais pas dit ? Sur Océan, les colons français ont quelque peu transformé leur langue maternelle en un patois truculent. Alors tcas, vus les chums, vus entravez pas un mot de s’con bayave, tvois ?
Cette crédille qui nous ronge a quelque chose de décapant, un mélange explosif d’argot transplanétaire distillé avec un fond de débat socio-écologique un poil provocateur. Le résultat tient en 133 pages délicieuses, à consommer cul sec. Nous sommes, il faut bien le reconnaître, habitués à lire à travers la science-fiction des transpositions de thèmes sociétaux et scientifiques. L’arsenal d’équipements futuristes mis à la disposition des personnages impressionne. Alors, pourquoi ne pas également donner un vernis futuriste aux dialogues construisant ces récits ? Pour se faire, Roland C. Wagner s’amuse à imaginer un nouvel argot, né de l’isolement inévitable des colons d’Océan avec leur planète-mère. Cette nouvelle branche naissante de la francophonie n’en n’est qu’à ses balbutiements. Mais déjà elle surprend, déroute et amuse par sa mélodie insolite. L’argot océanien chante un peu comme du québécois, il est riche de nouveaux termes, de contre-sens et d’homonymes incongrus !
Il faut bien avouer que ce lexique futuriste donne tout son attrait à ce roman. L’histoire, en somme, n’a pas grand chose d’original. On y parle d’écosystème extra-terrestre, d’introduction de l’homme, espèce terrienne envahissante et destructrice, mais suffisamment intelligente pour avoir conscience de ses actes et prendre (ou non) les mesures qui s’imposent. Pour que la mayonnaise prenne, il fallait bien lui donner un ingrédient supplémentaire, quelque chose d’inattendu ! Cet argot transplanétaire tombe donc à pic.
Publié dans la collection « Les 3 Souhaits » d’ActuSF (un éditeur à recommander chaudement), Cette crédille qui nous ronge croustille à la lecture. Servie chaude, ne la laissez pas refroidir, dévorez-là d’une traite, tvois ?
Ma note : 16/20
Lire aussi chez : Dragon Galactique, Efelle,
S’il existe bien un génial inventeur en cette année 1970, c’est sans aucun doute l’ingénieur Daniel B. Davis. Cet esprit brillant, à peine la trentaine, a réalisé le robot ménager à tout faire. Une formidable invention appelée à un brillant avenir commercial. Mais Dave est aussi naïf que génial, et ses deux associés – son meilleur Miles ami et sa fiancée Belle – l’ont dépossédé de tous ses droits et brevets. Il ne lui reste plus que son chat Petronius le Sage, dit Pete. Les deux lascars sont inséparables, écumant même les bars ensemble pour chasser la mélancolie.
Pourtant, Dave n’entend pas se laisser aussi facilement abattre. Il veut aller de l’avant, et pas qu’un peu ! D’un bond de 30 ans, grâce à la technique d’hibernation du Grand Sommeil. Il transmet ses derniers biens à la petite Ricky, et s’apprête à plonger dans ce long et froid repos en compagnie de son chat. Cependant, Dave est une tête brûlée, et décide d’un dernier baroud d’honneur chez ses deux meilleurs ennemis avant cela. Bien mal lui en a pris : il se retrouve drogué contre son gré et envoyé de force au centre d’hibernation par des rivaux enchantés de s’en débarrasser aussi facilement ! A son réveil, privé de son chat et sans nouvelles de Ricky, il craint avoir définitivement perdu la partie. Sauf si… Les rumeurs d’une technologie à même de remonter dans le temps pouvaient lui donner un dernier atout !
Une Porte sur l’Été est ce que l’on pourrait appeler un roman mineur dans l’œuvre d’Heinlein. Le texte, narré à la première personne, rapporte les aventures de Dave, un héros assez en somme assez banal. Sa seule originalité reste sa complicité avec son chat Pete et l’hommage rendu à travers leur amitié au genre félin. Les personnages gravitant autour de Dave sont d’une construction classique et se cantonnent à des rôles collégiaux : le traitre, la femme vénale, l’ami sincère, la petite fille amoureuse du héros, le bon docteur, tout y est. Jusqu’aux caricaturaux chef de bureau, gardien de nuit et cheftaine-scout.
Comme souvent dans les ouvrages d’Heinlein, la technologie a la part belle. Une Porte sur l’Été offre tout un catalogue d’inventions futuristes pour ingénieur en manque d’inspiration : robots ménagers, planche à dessin, machine à voyager dans le temps, tout ceci dans un style rétro – l’ouvrage ayant été écrit en 1956. Mais qu’importe. Le roman tout entier valorise le génie créatif et le métier d’ingénieur, ce héros des temps modernes. Le texte aurait pu être sérieusement alourdi par des discours techniques futuristes supplémentaires. Heureusement pour le lecteur, Heinlein les expose par la propre plume de Dave, dans un style vulgarisateur, humoristique et ironique. « Avec des transistors et des circuits imprimés, on peut réaliser des miracles » , nous explique Dave d’un ton désinvolte, entre deux boulons vissés.
Les romans majeurs d’Heinlein sont bien connus pour ses prises de position politique et ses analyses sociologiques. Une Porte sur l’Été apparaît au contraire comme une parenthèse distrayante. Aucun sens caché, aucune allusion idéologique, rien qu’une aventure à rebondissements exploitant aussi bien les thèmes des robots que des voyages dans le temps. La romance entre Dave et Ricky dégage à peine une note de lolita, rapidement étouffée par une honnête romance entre jeunes adultes (ha, la magie de l’hibernation ! On dort trente ans et la petite fille qui vous faisait du pied est devenue une plantureuse jeune femme !). Pas de quoi crier au scandale, juste un peu trop d’eau de rose dans l’encre à la fin de l’ouvrage.
Et pourtant, malgré ces ficelles trop grossières, Une Porte sur l’Été parvient à capter l’attention du lecteur, à la manière d’un bon feuilleton radiophonique. je ne retiens cependant pas grand chose de ce roman, qu’il serait inconcevable de comparer à des pièces maîtresses comme Étoiles, garde-à-vous ! ou Révolte sur la Lune, bien plus consistants. Une Porte sur l’Été demeure une lecture très distrayante mais bien trop superficielle, il me faut le reconnaître.
Ma note : 13/20
Lire aussi chez : Cafard cosmique, Galma, Lelf,
Voici six siècles, les Envahisseurs ont chassé les humains de la Terre. Depuis ce jour, l’homme a trouvé refuge dans le système solaire. Ses connaissances scientifiques ont été fortement améliorées par la découverte d’un signal extra-terrestre, le Canal Ophite, transmettant à l’aide d’un puissant laser un flot continu d’informations technologiques. Sur Luna, le politicien Tweed prépare en secret un vaste plan de reconquête de la Terre. Dans des laboratoires secrets, placés en orbite autour de Jupiter, des clones illégaux de savants sous les ordres de Tweed cherchent à mettre au point des armes capables de chasser les Envahisseurs. Mais comment combattre un ennemi dont on ne connait quasiment rien ?
Lilo est une jeune biologiste, condamnée à mort pour avoir enfreint les Lois de Bioéthique sur l’ADN humain. Alors qu’elle attend sa sentence, Tweed la libère secrètement. Il l’oblige alors à rejoindre les Libres-Terriens et à collaborer avec lui. Lilo refuse à de nombreuses reprises, mais chaque tentative d’évasion conduit à son exécution, et un clone prend sa place. Les plans de Tweed sont cependant contrariés par un événement inattendu. Le Canal Ophite diffuse en boucle un avertissement. Les humains doivent impérativement régler leur facture d’abonnement au Canal dans la décennie à venir, sous peine de sanctions sévères. Les Ophites sont-ils capables de traverser l’espace interstellaire pour mettre leurs menaces à exécution ? Et si oui, seront-ils capables de chasser les Envahisseurs ? Pour les Libres-Terriens, cet avertissement sonne tout aussi bien comme un nouvel espoir.
Le Canal Ophite (The Ophiuchi Hotline) est le premier roman de John Varley, paru en 1977. Ce livre de space-opéra, écrit d’une traite sur un « coup de tête » , étonne avec sa forme narratrice assez novatrice mais encore brouillonne. Varley y expose sa vision spéculative du clonage, de la chirurgie esthétique, de la place de l’homme dans l’univers, et caricature non sans humour les réseaux câblés d’information. Varley surprend, fait mouche. Son style progressif dévoile l’intrigue par une succession de séquences narratives très cinématographiques. Le caractère inachevé de l’ouvrage désoriente fréquemment le lecteur, mais l’impressionnant effort de description de son univers force à continuer la lecture, jusqu’à reprendre pied dans l’intrigue. Le roman sait donc séduire, et le succès fut rapidement au rendez-vous (certains critiques le qualifiant de « Nouvel Heinlein ! »). Par la suite, ce premier roman devait servir de base à sa célèbre série des Huit Mondes.
Roman explosif, à la progression parfois déstructurée, Le Canal Ophite est une réflexion misanthrope sur l’homme. Dans l’univers de Varley, notre espèce n’est pas considérée par les races dominantes comme une espèce intelligente. Elle n’est qu’un animal habile, parasite de la Terre que les Envahisseurs chassent au profit d’être plus intelligents (les baleines, les dauphins et les cachalots). Notre entêtement nous empêche de véritablement progresser, et nous ne pouvons exploiter qu’une infime fraction des données émises par le Canal Ophite. Pour survivre dans cette galaxie, il fait savoir évoluer. Cela se peut par une symbiose avec les créatures photosynthétiques intelligentes des Anneaux, ou bien en osant briser les tabous moraux portant sur notre génome. L’homme est à deux doigts d’échouer, et le Canal Ophite entend lui forcer la main.
Le génie génétique et l’éthique sont omniprésents dans le Canal Ophite. Lilo est une jeune généticienne surdouée. Ses travaux d’amélioration génétique de plantes productrices de viande l’ont rendue assez riche pour financer ses propres travaux de recherche. La jeune femme n’a qu’une obsession : briser le tabou de l’ADN humain, pour le bien de ses semblables. Ses activités clandestines causeront d’ailleurs sa perte et le début de ses aventures. La curiosité insatisfaite du chercheur se heurte ici à des règles bioéthiques sévères, un garde-fou pourtant transgressé par les sociétés des Huit Mondes, qui autorisent toutes sortes de modifications chirurgicales dans des buts esthétiques ou sexuels. Dans le futur imaginé par Varley, le corps humain est devenu un objet comme un autre, mais l’ADN conserve un caractère sacré.
Le paradoxe apparaît également dans le recours aux clones. Chaque citoyen est libre de faire enregistrer sa psyché, mais nul ne peut créer de son vivant un clone de sa personne. Il ne peut y avoir qu’un seul exemplaire actif de chaque génotype humain [1]. Les échantillons biologiques prélevés en vue du clonage ne sont donc utilisés que lors du décès de l’individu. Cependant, la technique de transfert de la mémoire crée un duplicata de la personne, mis à jour selon les enregistrements effectués à une date précise. Les clones ne se transmettent pas la psyché de manière linéaire. Ce sont de nouvelles branches. Les humains du système solaire se leurrent en croyant avoir ainsi vaincu la mort. Ils ne font que permettre à une copie de continuer à exploiter leur psyché, mais l’original est irrémédiablement condamné à mourir. Il est curieux que cette société futuriste, si à cheval sur l’éthique de l’ADN, s’évertue à reproduire le corps et l’esprit à volonté; John Varley s’amuse entre les lignes de cette hypocrisie.
Le Canal Ophite m’a beaucoup inspiré. Cette œuvre réfléchie, parfois brouillonne mais débordant de cynisme, ouvre les portes de l’univers de John Varley. Ce n’est qu’un début, nous promet la conclusion de ce premier roman, et j’ai bien envie de poursuivre le voyage.
Ma note : 16/20
[1] Dans Le Canal Ophite, John Varley ne fait pas de distinction claire entre génotype et phénotype. Même si pour les besoin de cette chronique j’ai retenu sa définition, je rappelle toutefois qu’il s’agit d’une grossière erreur en biologie.