Artem, le héros de L'Evangile de Timothée (Евангелие от ТимофеÑ, 1991) de Youri Braïder et Nikolaï Tchadovitch, est un explorateur d'un genre un peu spécial : sa mission consiste en effet à aller à la découverte de mondes parallèles au nôtre. Ici, il se retrouve dans une planète bien étrange qui comprend trois parties : le Sommet, le Marécage, et le Gouffre. Le Sommet est une forêt d'énormes et puissants arbres dont la hauteur et la lourdeur rappellent celles du Mont-Blanc. Leurs branches sont tellement longues qu'elles formes des continents. Artem s'est retrouvé sur l'arbre qui s'appelle Sept Têtes. Le Marécage est un marais gris, au raz du sol. Ici, il n'y a pas de saisons, les rayons du soleil n'atteignent jamais cette partie. Mais c'est là que se trouvent les racines puissantes des arbres et c'est de là que les arbres tirent leur sève. Entre le Sommet et le Marécage se trouve le Gouffre. Il réunit et en même temps sépare ces deux parties. Le Gouffre est un rappel des forces supérieures, des forces au delà de la limite. Le kossokryl, grand oiseau gris aux griffes énormes, en est l'animal emblématique. Ces oiseaux naissent, se nourrissent, dorment en vol. Même morts, ils peuvent planer dans le ciel, faisant peur à tous. Car bien évidemment ce monde est habité, et par une humanité primitive.
Un jour, les Marécagiers enlèvent Bielle avec Artem, Iagan et Têtard. Ils les emmènent dans le Gouffre. Le conseil des Anciens des Marécagiers (on les appelle « Qui Voient Tout ») décide d'expulser Bielle parce qu'il est considéré comme traître, et de tuer Artem, Iagan et Têtard. Mais au moment du jugement, l'Ancien principal décide de rendre sa liberté à Artem et à ses compagnons parce qu'il voit que le Terrien est d'un autre monde : il est glabre quand tous les autres sont velus. En fin de compte les trois compagnons de bagne, ainsi que Bielle qui réussit à s'enfuir, retournent vers l'arbre où ils étaient avant. Ils rencontrent un oiseau Phénix, qui ordinairement tue toute personne qu'il voit, mais, curieusement, après s'être approché d'Artem, l'oiseau les laissent passer. Tous les quatre, ils commencent à escalader l'arbre pour le Quartier général (une sorte de Gouvernement) qui comprend de soi-disant Amis (les gouverneurs). En effet, Iagan est un ancien Ami mais, suite à un crime, a été envoyé au bagne. Têtard, quand à lui, est un interprète de chansons nuptiales et funéraires. Iagan voit bien, lui aussi, et comprend qu'Artem n'est pas de ce monde : il moins poilu et il sait parler la Vraie Langue, la langue de Timothée. Il propose à Artem de devenir le successeur de ce Timothée, une sorte de prophète qui a vécu des années auparavant, et donc de gouverner ce monde. Artem comprend mal ce que signifie tout cela. Ils franchissent différents obstacles, rencontrent des êtres à six bras, etc., et arrivent enfin dans le Quartier. Là, Iagan annonce à tous qu'Artem est le successeur de Timothée parce qu'il sait parler la Vraie Langue et qu'il est venu du même monde que celui d'où était venu à l'époque Timothée. Les Amis décident de faire subir un examen à Artem et sortent d'un sac un livre et une veste. Ils donnent tout ça à Artem, sans rien dire. Ce dernier prend la veste, la met et se boutonne. Ce fait – l'usage de la veste étant inconnu sur ce monde – oblige les Amis de croire qu'Artem est vraiment le successeur de Timothée. Il est donc désigné en public comme gouverneur (presque comme un saint). Après être resté seul dans sa chambre, Artem décide de regarder le livre et découvre qu'il s'agit de la moitié d'un livre de cuisine...
Et cette découverte saugrenue va l'entraîner à la recherche du Sentier, une mystérieuse passerelle entre les mondes.
Youri Braïder et Nikolaï Tchadovitch, tous deux originaires de Biélorussie, sont d'anciens élèves du séminaire de Maleevka, avec toutes les conséquences que peux avoir cette formation sur leur oeuvre : l'influence importante de celle des frères Strougatski, et surtout la faculté d'écrire dans un style remarquable, sans lourdeur, efficace. Ces caractéristiques font de L'Evangile de Timothée, leur premier roman, un texte remarquable, un véritable récit d'aventure palpitant doublé de réflexions philosophiques intelligentes. Prépublié dans une revue en 1991, à l'époque où l'URSS agonise, il s'affranchit toutefois de la tutelle « Strougatski » en ce sens qu'il a été loisible aux auteurs d'aborder des questions de religion, religion qui finalement serait au coeur du pouvoir.
L'Evangile de Timothée est une parabole, sur ce pouvoir et ses effets sur la vie. Il ressemble en cela à L'Escargot sur la pente, des Strougatski, au niveau des symboles. Mais chez les Strougatski, la Forêt est la métaphore d'un futur étranger et incompréhensible tandis que chez Tchadovitch et Braïder, le Sommet, le Gouffre et le Marécage sont celle, transparente, d'un présent qui est aussi mystérieux qu'incompréhensible. Mais, chez les Strougatski comme chez Tchadovitch et Braïder, plus l'homme est intègre, exigent envers lui-même, moins il a de chances d'obtenir le pouvoir, et encore même de le conserver. Tchadovitch et Braïder semblent vouloir montrer que quoi qu'il arrive, toute société cristallise ses règles sur un texte ou un livre fondateur – une Constitution, des Testaments ou même des Ecritures sur les marges d'un livre de cuisine ! – qui organise les relations entre les gens de manière immuable. Cela existera tant qu'une forme de pouvoir ou des institutions prendront corps.
Autre différence avec L'Escargot... : Perets, le personnage principal des Strougatski, voit toute l'absurdité de la vie de l'Administration de l'intérieur, tandis qu'Artem est un observateur impartial, extérieur. Et l'absurdité qu'il découvre tient dans un système clair où chaque dérogation, chaque écart mène une catastrophe. Quelle que soit l'action que voudra faire Artem, celle-ci se changera en mal. L'Evangile de Timothée nous décrit donc un cercle vicieux. C'est pour cette raison qu'Artem finit par partir. L'impuissance à changer quoi que ce soit le pousse à suivre le Sentier.
Car, preuve de son succès, L'Evangile de Timothée, bien que se lisant de façon indépendante, est aussi le premier volume d'une série de sept, formant un cycle simplement intitulé Le Sentier, et décrivant la quête d'Artem. Et si la série s'est arrêtée, ça n'est pas faute de succès, bien au contraire, mais hélas simplement parce que Youri Braïder est décédé en 2007.
Quoi qu'il en soit, en ce qui nous concerne, nous allons nous plonger avec plaisir dans la suite, Les Lames des Maksars (Клинки макÑаров) !