Début récent d'une bien jolie série au Lombard : "Les carnets de Darwin". "L'oeil des celtes", premier tome de cette série signée Ocana et Runberg, introduit le lecteur au personnage de Charles Darwin, un homme bien plus mystérieux qu'il n'y parait. Chargé par le premier ministre d'enquêter sur des meurtres étranges commis sur un chantier de chemin de fer, il se lance à la recherche d'une créature légendaire dans l'Angleterre de la seconde moitié du XIXème siècle. Le scénario de "L'oeil des celtes" parvient à amener à la connaissance du lecteur de nombreux sujets d'interrogation, sans en dévoiler trop, ni être hermétiquement cryptique. La trame narrative est agréablement conduite, elle permet de suffisamment progresser dans ce premier volume pour avoir le sentiment d'avoir compris quelques points tout en laissant assez de questions sans réponse pour donner envie d'en savoir plus avec le tome suivant. L'Angleterre de 1860, en pleine croissance au prix d'une grande dureté sociale, est subtilement évoquée. Le personnage de Darwin évoque un inquiétant héros de Stevenson (trouvez lequel). Le graphisme, superbe, donne à voir une Angleterre sombre, de la nuit des forêts à celle des villes noyées dans le brouillard. Divers procédés cinématographiques sont utilisés, en particulier la vision subjective, et un flou, suggérant la vitesse, qui cache plus qu'il ne montre. J'attends avec impatience le tome 2 pour avoir quelques réponses aux questions soulevées par ce premier opus. L'oeil des celtes, Les carnets de Darwin t.1, Ocana, Rundberg
"Les moutons électriques" sont éditeurs d'ouvrages de qualité. L'une de leur collection est intitulée "La bibliothèque rouge". Dirigée par André-François Ruaud et Xavier Mauméjean, elle regroupe des livres qui ont la particularité d'être des études documentaires sur des personnages de fiction traités biographiquement, comme des personnages réels. Sherlock Holmes, Dracula, Conan, entre autres, ont déjà eu les honneurs de la "bibliothèque rouge", en compagnie du véritable et authentique Jack l'Eventreur. Le numéro qui nous intéresse ici est consacré à Cthulhu. Le grand Cthulhu, le terrible Cthulhu, le dormeur de R'lyeh, le rêveur éternel. Plus de la moitié du volume est constitué d'une narration qui explique au lecteur comment les informations fragmentaires que nous avons sur Cthulhu et les Anciens nous ont été révélées, essentiellement à partir du début du XXème siècle, grâce aux recherches de quelques érudits passionnés, aux explorations permises par le progrès technique, à la redécouverte de grimoires incunables et périlleux. Suivant l'histoire de la mise au jour des Anciens par une frange éclairée de l'humanité, nous suivons aussi de fait l'histoire de ces créatures extra-dimensionnelles, nous obtenons quelques éclairages sur leur science, leurs guerres, leur conquêtes. Cette longue partie rédigée est complétée par une longue (30 pages) et exhaustive chronologie qui va du début de l'Univers à la fin de la Terre (considérant qu'après nous ne sommes plus concernés). Le lecteur trouvera ensuite une brève mais passionnante biographie de Lovecraft (l'historiographe des Anciens sur Terre), plutôt plus réaliste que d'habitude. Suit la bibliographie des oeuvres utilisés pour la rédaction des "Nombreuses vies de Cthulhu". Enfin deux nouvelles en forme d'hommage. La première, "Des chats, des rats, et Bertie Wooster" de Peter Cannon, est une relecture de la nouvelle "Les rats dans les murs" de Lovecraft, vu par les yeux d'un personnage stupide et falot. Je n'ai trouvé aucun intérêt à ce pastiche qui vise la drôlerie sans jamais l'atteindre. La seconde nouvelle s'intitule "Le grand éveil", elle est l'oeuvre, cultivée et référentielle, de Kim Newman, et elle est aussi une relecture du mythe, à la mode noir cette fois. Mettant en scène un privé dans le plus pur style imper mastic / chapeau, à l'ironie désabusée digne de Nestor Burma, Kim Newman donne une suite au "Cauchemar d'Innsmouth" dans une Californie corrompue et traumatisée par l'attaque de Pearl Harbor. De la belle ouvrage cette fois. Très abondamment illustré, "Les nombreuses vies de Cthulhu" est une vraie réussite, pour laquelle il faut saluer Patrick Marcel dont l'érudition cthuluesque impressionne. Souhaitons-lui de ne pas devenir fou comme tous ceux qui ont approché de trop près les secrets indicibles de l'Univers. Il m'a donné envie de me replonger dans les récits de Lovecraft pour une piqure de rappel. Les nombreuses vies de Cthulhu, Patrick Marcel
Une expérience au LHC tourne mal, et chaque être humain sur Terre perd conscience durant deux minutes. Deux minutes pendant lesquelles chacun a une vision de deux minutes de son avenir, à vingt ans de maintenant. Ceci s'entend, sauf pour ceux qui seront morts et ont seulement deux minutes de black-out. Comment vivre sachant qu'on sera mort à échéance fixée ? Comment l'indice obtenu peut-il changer une vie ? Etre auto-réalisateur ? Combien d'espoirs étouffés dans l'oeuf ? Combien de vies améliorées par un espoir entrevu ? Et puis, sur le plan théorique, le futur est-il déjà écrit, comme dans un cube de Minkowski ? Est-il seulement probable ? Peut-on alors, nantis de ces informations, le changer ? Et quid des univers parallèles ? La vision cause-t-elle une divergence ? Ce livre est passionnant pendant les 90 premiers pour cent (ce qui honnêtement n'est pas mal). On s'intéresse théoriquement à la question de l'immutabilité de l'avenir et on s'intéresse concrètement aux différentes quêtes que mènent les personnages pour mieux connaître ou changer leur avenir. Ces 90 pour cent font l'intérêt de "Flashforward". La fin est malheureusement ratée. L'auteur nous gratifie d'abord d'une poursuite digne d'un actioner dans le tunnel du LHC, puis il nous assène sa vision de la post-humanité et de la fin des temps, comme trop d'auteurs de hard-sf le font ces jours-ci. Ces réserves faites, "Flashforward" est un roman qui saisit le lecteur et pose quelques questions intéressantes. C'est déjà beaucoup. Flashforward, Robert J. Sawyer
"Pump six" est le premier recueil de nouvelles de Paolo Bacigalupi. Il installe sans discussion son auteur comme une voix forte et innovante de la SF contemporaine. Je l'avais, il y a peu, rapidement présenté ici après avoir lu deux nouvelles téléchargées, j'ai découvert dans "Pump six", avec un grand plaisir, de nombreux autres aspects, toujours aussi passionnants, de son oeuvre ; empoisonnement chimique à bas bruit, modification de la fertilité, mutations, dégénérescence du cheptel humain, s'ajoutent aux thèmes précédemment évoqués. L'avenir que décrit Bacigalupi est terriblement sombre, et les hommes y vivent comme dans un Moyen-Age saupoudrés de technologie. Et, contrairement à ce qui advient dans les romans post-apocalyptiques, nul besoin d'un cataclysme pour ça ; l'humanité, minée par son incurie et sa gloutonnerie, s'effondre sous sa propre complexité. C'est du bon, du très bon, et Bacigalupi est décidément un auteur à suivre et à ne pas lâcher.
Aucune nouvelle n'est mauvaise dans "Pump six", je vais donc les citer toutes :
Pocketful of Dharma, peut-être la plus faible (ennuyeux pour un début), misère, inégalités, constructs, mouais...
The fluted girl, pourrait être une nouvelle de fantasy tant elle est merveilleuse. Mais ici c'est la génétique qui crée le merveilleux et l'inégalité abyssale qui le change en monstruosité. Noir, très noir.
The peuple of sand and slag, que faire d'un chien quand on est un groupe de post-humains se nourrissant de silice sur un monde dévasté ? A quoi peut-il servir et comment peut-il survivre dès lors qu'il est dépourvu d'augmentations génétiques ?
The pasho, belle nouvelle sur la préservation et la circulation du savoir qui évoque "Un cantique pour Leibowitz" dans un style western.
The calorie man, dans un monde où chaque graine est copyrightée par les géants céréaliers, comment se libérer du joug de l'appropriation ?
The tamarisk hunter, comment la guerre de l'eau surviendra, à l'intérieur même des pays riches.
Pop squad, dans un style de roman noir avec flic à chapeau, les conséquences inévitables de l'immortalité et l'étrange survie d'un atavisme incompréhensible.
Yellow card man, noire et dure, grandeur et décadence, réfugiés politiques, vie et mort se succèdent sans rime ni raison (c'est beau comme un haïku ;-)
Softer, un instant de vie dans une vie insupportablement monotone, ses conséquences irréparables, comme il est facile de tuer quelqu'un.
Pump six, terrifiante nouvelle décrivant la chute ushérienne de New-York congestionnée par les déchets, la merde, les toxiques. Plus personne ne sait entretenir le legs du passé et la civilisation s'effondre paisiblement comme un soufflet dans l'indifférence générale. C'est la trajectoire de l'urbs romaine après l'Empire. Peut-être la meilleure nouvelle du recueil.
Small offerings, étonnante et dure nouvelle sur les mutations embryologiques et les bébés médicaments. Un twist inattendu.
Remake du "Wolfman" de 1941 avec Lon Chaney Jr., le film de Joe Johnston sorti cette semaine est un bel hommage à son prédécesseur. Malgré un cut trop heurté qui donne l'impression justifiée de quelques trous narratifs, ce film est un spectacle particulièrement plaisant. Le scénario est plus surprenant qu'initialement attendu, et, grace à une photo et à des décors somptueux, la magie du film original est dépassée. Gris, nuageux, brumeux, pluvieux, la lande anglaise et la ville de Londres sont d'une grande beauté. Quant aux lieux du drame (château de Sir Talbot, asile de Lambeth), ils évoquent ruine et décadence. Reprenant le style expressionniste de la Hammer, "Wolfman" le transcende par une utilisation judicieuse de la couleur et des éclairages. On pense à Sleepy Hollow, le côté burlesque en moins et le tragique gothique en plus. "Wolfman" n'est pas parfait mais il est un spectacle très agréable à savourer comme un beau livre d'images. Wolfman, Joe Johnston
Suite et fin du très satisfaisant diptyque "Le dieu des cendres". Toujours étrangement beau, toujours très écrit. L'histoire se termine ici de belle manière avec une surprise inattendue qui rend le tout cohérent. Pour les amoureux de fantastique et ceux de l'Irlande, "Le dieu des cendres" est un achat judicieux, d'autant que, pour les impatients, la série est terminée et disponible.
Juste un mot pour signaler la sortie VO des deux premiers tomes (il y en aura six) de l'adaptation comics du "Stand" de Stephen King. J'ai déjà dit ailleurs que j'aimais les scénarios de King mais pas ses digressions. Le comics est le moyen idéal d'avoir l'un sans les autres ; Ajoutant au plaisir de l'histoire (l'adaptation est très fidèle) celui des yeux : les dessins et les couleurs sont superbes. A noter que la VF commence à être publiée par Delcourt. Trois défauts pour cette version, une parution plus étalée dans le temps puisque chaque tome anglais sera coupé en deux, un prix conséquemment plus élevé aussi, un style BD traditionnel au lieu du format comics d'origine. Si on lit l'anglais, le choix est évident. PS : Ce que vous pouvez voir au-dessus est la conséquence ultime d'une bonne grippe A. The stand VO t1 et 2, Captain Trips et American Nightmares, Stephen King, Aguirre-Sacasa, Perkins, Martin
On peut télécharger ici une excellente nouvelle de Greg Egan, "Crystal Nights". Un milliardaire crée l'ordinateur le plus rapide du monde pour y développer une intelligence artificielle par simple pression évolutive. Après maints essais et erreurs, les élèves deviennent intelligents, puis ils dépassent le maître ; et on découvre que les intelligences artificielles ont leur propre agenda, différent de celui de leur créateur. Ce démiurge assistera, impuissant, au départ de sa création pour l'univers de poche qu'elle s'est créé. "Crystal Nights" est une intéressante réflexion sur l'omnipotence de Dieu, dont Egan pourrait tirer de bien plus longs développements. Croisons les doigts. Après tout, la nouvelle "Poussière", présente dans Océanique, est bien devenue le roman "La cité des permutants".
Sur l'excellent site Websciption on trouve des livres à acheter à petit prix sans DRM, sous divers formats, y compris pour les Kindle (et y compris quand le livre n'est pas disponible sur Amazon du fait d'un refus de l'auteur ou de l'éditeur). On trouve aussi, pour les amoureux des clubs de lecture, des abonnements mensuels pour 4 livres, publiés en 3 fois, avant la sortie de la version papier. Un bien bon site qui permet de faire jouer la concurrence en se faisant plaisir (on dirait une remarque de AuFeminin.com, désolé).
Paolo Bacigalupi est un jeune auteur américain à mon sens très prometteur. De nouvelles en roman, primés, il décrit un monde effondré qui est peut-être celui dans lequel nous vivrons. Fin du pétrole, sources d'énergies alternatives forcément malthusiennes, fin de la société suburbaine, ruines, restriction des échanges internationaux, brevetage du vivant et en particulier des semences, police du copyright, génie génétique, virus génétiques comme pendant des virus informatiques, famines, émeutes de la faim, guerres ethniques, réfugiés par millions, inégalités inter et intra nationales. Le monde magnifiquement décrit avec force détails par Bacigalupi n'est pas un monde dans lequel on voudrait vivre (et pourtant n'est ce pas vers lui que nous nous dirigeons à grands pas ?). Il est presque une illustration parfaite des thèses sur l'Effondrement de Jared Diamond. Décidément, plus ça va, plus je me dis que le XXIème siècle sera misérable ou ne sera pas.
Paolo Bacigalupi a publié "Pump Six" (recueil de nouvelles) et très récemment "The windup girl" (roman). Il donne quelques nouvelles en téléchargement sur son site ainsi que d'autres ici.