Après le marathon « Strougatski » du mois dernier, reprenons notre souffle avec un film, un coproduction polono-soviétique de 1979, Le Test du pilote Pirx (Test pilota Pirxa, en russe Дознание пилота ПиркÑа), de Marek Piestrak, adapté d'un récit de Stanislaw Lem, « Le Test ».
Coproduit donc par le studio estonien Tallinfilm et son homologue polonais Zespol Filmowy, Le Test du pilote Pirx se veut une superproduction, une sorte de film de Science Fiction complet, rassemblant espionnage, aventure spatiale, cybernétique, et même métaphysique. Dans un avenir proche, l'idée est lancée d'envoyer une expédition vers Saturne, dans un vaisseau dont l'équipage serait constitué pour moitié d'androïdes qu'on ne peut officiellement pas distinguer des humains sans les ouvrir. Les débats sont d'abord houleux, sur le choix du capitaine, sachant que celui-ci ne sera pas mis au courant de qui, à bord, est humain et qui ne l'est pas. Il faudra donc quelqu'un aux nerfs particulièrement solide, d'autant plus que les androïdes sont encore en phase de test, et qu'il est possible que l'un d'eux puisse se détraquer.

L'action du film se débutant aux USA, on aura hélas le droit au poncif anticapitaliste, à savoir que les sociétés chargés de l'organisation de l'expédition s'opposent sur le choix du capitaine, et que cette opposition va se manifester en véritable lutte digne d'un James Bond, avec filature, course poursuite en voiture, des scènes bien faites, mais qui finalement tombent mal à propos et ne servent en rien l'objet du film.

Il faut donc passer un bon quart du temps avant d'atteindre enfin la séquence d'envol. Et la première chose qui saute aux yeux, sans doute est-ce dû à la partie polonaise de la production, c'est qu'on est loin du luxe relatif qu'on trouve régulièrement dans les vaisseaux soviétiques. Ici, tout est gris, marron, terne, bref, militaire.

On regrettera malheureusement qu'une fois encore, malgré une réalisation soignée, les effets spéciaux sont loin d'être toujours à la hauteur : les vaisseaux ont encore trop souvent l'aspect de boîtes de conserve avec un bec bunsen collé au derrière.

Mais venons-en donc au propos du film. L'ambiance est, comme il se doit, lourde à souhait. Nul ne sait qui est qui, et alors même qu'il ne se pose aucun problème, tous, les uns après les autres, vont chercher à discuter avec le capitaine. On ira ainsi du simple délateur (« je pense que 'machin' est un robot ») à l'androïde qui, de lui-même, va avouer sa condition, tout en se livrant à une véritable confession sur ses espoirs, ses convictions personnelles. Et c'est là qu'on touche au vif du sujet. Les androïdes, physiquement supérieurs à l'homme, ont atteint le stade de la conscience. Et donc obligatoirement, l'un d'eux, anonymement, va chercher à montrer sa supériorité sur son créateur.
Ces idées peuvent sembler galvaudées de nos jours, mais il faut se souvenir que ce film est sorti en 1979, avant Blade Runner de Ridley Scott, avant la série des Ghost in the Shell de Mamoru Oshii. Et on remarquera d'ailleurs que l'androïde « défectueux » se fait arracher les mains en cherchant à se retenir à un engin lors d'une violente phase d'accélération.

Cet arrachage de mains, plutôt symbolique, est précisément ce qui arrive à Motoko Kusanagi lorsqu'elle cherche à ouvrir le tank dans Ghost in the Shell I, et le motif sera répété dans Ghost in the Shell II. Est-ce finalement un hasard si plus tard, Oshii, qu'on sait doté d'une grande culture cinématographique, a tourné Avalon en Pologne ?

Film très inégal, Le Test du pilote Pirx contient finalement un assez grand nombre de bonnes idées, suffisamment pour être encore visible de nos jours. Il est actuellement disponible en russe, en DVD, dans la collection « Tallinfilm » de chez Ruscico, hélas sans aucun sous-titres. On trouve toutefois aisément des sous-titres anglais sur internet.
NB : pour les amateurs, la musique est signée Arvo Pärt.
Un recueil (ou roman, ou roman nouvelliste, choisissez), et neuf romans. On peut dire qu'Arkadi et Boris Strougatski se seront attardés à leur univers propre. Pour être exhaustifs, il faudrait ajouter quelques nouvelles parfois ajoutée aux diverses éditions de Le Retour. Midi, 22e siècle (alias en français Les Revenants des étoiles), plus quelques fragments retrouvés et publiés tardivement. Un onzième travail était d'ailleurs en cours juste avant le décès d'Arkadi : un roman qui aurait dû s'appeler La Dame blanche ou Opération Virus, mettant en oeuvre Maxime Kammerer au cours d'une tentative d'infiltration de l'Empire Insulaire dont il est brièvement question dans L'Île habitée. Mais :
« Nous réfléchîmes justement à ce roman lors de notre dernière rencontre, en janvier 1991, à Moscou ('18.01.91. Ecrivons des lettres. On examine à nouveau L'Opération Virus...'). Mais je me rappelle très bien que notre discussion était indolente, se faisait à contre-coeur, sans aucun enthousiasme. Le temps était propice à l'anxiété, inconfortable. En Iraq, l'opération 'Tempête du désert' commençait ; à Vilnius, le groupe 'Alpha' prenait d'assaut le centre de télévision, et l'abcès du putsch si prévisible se préparait à crever. Les aventures de Maxime Kammerer dans l'Empire Insulaire ne nous semblaient pas du tout fascinantes – il était même étrange, et presque indécent de les concevoir. Arkadi était malade, et nous nous énervions, nous disputions... Nous étions dans la dernière ligne droite, même si aucun de nous, certainement, ne le savait et même ne le présentait. » (Boris Strougatski, postface à Les Vagues éteignent le vent, 2000)
Cet ultime roman n'a donc finalement jamais été écrit, et on peut comprendre que lorsqu'on a vécu longtemps dans une utopie officielle, et que l'on voit celle-ci s'effondrer, il est difficile d'écrire sur une utopie virtuelle...
Nous en avons donc fini avec notre exploration succincte de cet univers. Nous n'avions pas la prétention d'être exhaustifs, d'épuiser le sujet – il faudrait une thèse entière – mais au moins de permettre aux lecteurs français de mettre un peu d'ordre dans cet oeuvre, dont la publication en France a été chaotique (voir plus bas). Tentons toutefois quelques petites réflexions.
Vraiment une utopie ?
Au premier abord, l'Univers du Midi est séduisant. Tous sont en bonne santé, tous vivent dans l'abondance, tous peuvent diriger leur vie vers le but qu'ils souhaitent, en fonction de leurs goûts et affinités. Il n'y a rien de critiquable là-dedans, et c'est pour cela qu'on ne trouvera pas dans ces romans-là des deux frères de contestation politique ouverte, comme ils ont pu en insérer ailleurs.
Et pourtant on sent comme un malaise, dès le départ, dès les premières nouvelles des Revenants des étoiles, avec ces gens qui se comportent comme de perpétuels étudiants, cet ancien explorateur qui se plaint de n'être plus qu'une sorte de conducteur de bus, et autres encore, finalement mal dans leur peau dès qu'on les confronte à autre chose que leur quotidien douillet. Une utopie n'est finalement jamais l'utopie de tous.
Cette critique implicite de l'utopie, pour son caractère ennuyeux, apparaissait aussi dans cette satire du monde scientifique et bureaucratique qu'est Le Lundi commence le samedi, publié en 1966. Le héros est amené à testé une machine à voyager dans les futurs potentiels, à savoir ceux décrits dans la littérature, et plus il s'enfonce dans le futur donné par la littérature soviétique, plus il s'ennuie dans des mondes idylliques où il ne se passe rien. Mais un mur de fer le sépare des futurs décrits par la littérature occidentale (celle qui a peur du futur !), et, rendu curieux par l'absence d'événements de son côté, il ne peut s'empêcher d'y jeter un oeil, découvrant des humanités décimées, ou réduites en esclavage, ou vaincues par des extraterrestres...
L'Univers du Midi est finalement un univers à bout de course. L'expression « Midi » est parlante en elle-même. Que se passera-t-il après ? Un déclin, jusqu'à la nuit ? Ou bien l'Humanité passera-t-elle à autre chose de plus grand ? Les frères Strougatski semblent en cela faire finalement preuve d'optimisme et opter, dans Les Vagues éteignent le vent, pour la deuxième option.

Une histoire du futur ?
Il est en tout cas certain, de ce fait, que l'ensemble du cycle des Strougatski n'est pas une histoire du futur, même s'il en pose aisément les bases. L'ensemble des textes prennent place durant le temps de la vie de Leonid Gorbovski. Certes, dans l'Univers du Midi, les gens vivent centenaires. Mais cela reste un temps trop court pour constituer une histoire du futur. Les auteurs nous offrent simplement un portrait aussi détaillé que possible du 22s siècle, ce qui est déjà pas mal. Et dans ce domaine, il faut bien avouer que leur travail est précis, et surtout crédible. Le 22e siècle, qui n'est pas très lointain, leur permet de ne pas trop prendre de risque sur le plan de l'évolution technologique : ce monde, pas trop éloigné du notre, reste compréhensible, abordable par un lecteur du 21e siècle.

De la Fiction solide, mais une Science défaillante
Il est du coup régulièrement question de science, dans ce cycle, et notamment de la Physique-zéro, qui permet la téléportation à courte distance (à l'échelle du globe), et le déplacement des vaisseaux dans l'espace. Cette physique n'est pas décrite : elle reste quelque chose de nébuleux, finalement une simple facilité narrative. De nos jours les auteurs seraient sans doute contraint à passer par la case « trou de ver », « trou noir », « physique quantique » et autres éléments de jargon pseudo-scientifique indispensable. En seraient-ils plus crédibles pour autant ?
Autre point anti-scientifique, et plus sérieux : il y a plusieurs Humanités. Celle de la Terre, bien sûr, mais aussi celle du monde porteur du royaume d'Arkanar, celle de Sarakch, celle dont fait partie Gag, etc. Et à côté de cela, d'autres civilisations extraterrestres totalement étrangères. Les frères Strougatski n'expliquent pas cette incongruité. Serait-ce le résultat une fois de plus de l'action des Pèlerins ? On doit en tout cas exclure l'idée d'une évolution parallèle, sur chaque monde, car cela exclurait d'office la possibilité de cultures non-humanoïdes...
Cela dit, ces questions sont finalement sans importance, car ce qui intéresse les Strougatski, ça n'est pas les sciences dures, mais la philosophie et la politique.

Des contacts, des marges
Ce qui a véritablement passionné les auteurs est aussi la notion de contact, aux marges de la « civilisation ». Des gens de l'Univers du Midi vont se plonger de leur propre gré dans d'autres cultures (Il est difficile d'être un dieu, L'Île habitée), des gens de ces autres cultures vont être plongés contre leur gré dans l'utopie (les deux cosmonautes des Revenants des étoiles, Gag d'Un Gars de l'enfer), on trouve parfois un peu des deux (Tentative de fuite), voire même une immersion dans une culture totalement étrangère (Le Petit). Et s'il est question parfois de personnes se retrouvant dans l'univers des Pèlerins (Le Scarabée dans la fourmilière), on ne saura bien évidemment rien de cette aventure, les Pèlerins restant insaisissables. D'un livre à l'autre, en plus de trente ans de carrière, Arkadi et Boris Strougatski auront creusé cette thématique, l'enrichissant petit à petit, de façon cohérente, et sans pour autant jamais se répéter.

Une utopie conquérante
Il n'empêche que cette Humanité créée des services visant à amener d'autres mondes à la rejoindre, à rejoindre son niveau culturel. Des services de progresseurs, en charge des contacts mentionnés ci-dessus. Les empires spatiaux qui ne font que s'agrandir en assimilant des mondes les uns après les autres sont légions en Science Fiction. Il est beaucoup plus rare de trouver une vision pacifique de ce type de schéma, à savoir une système politique utopique qui amène petit à petit d'autres mondes à le rejoindre. On en trouve pourtant quelques uns.
L'Univers du Midi partage ainsi bon nombre de points communs avec la Fédération de Star Trek : l'absence de monnaie, l'abondance obtenue grâce, par exemple, à des appareils qui permettent de synthétiser tout et n'importe quoi, l'éradication des maladies, etc. Il faut cependant noter que tous ces traits ne seront principalement développés dans l'univers de Star Trek qu'à partir des années 1980, alors que les romans des Strougatski sont pour l'essentiel déjà traduits en anglais.
La même question peut se poser au sujet d'une possible influence sur l'oeuvre de l'écossais Iain M. Banks, notamment sur son cycle de la Culture, une société utopique qui chercher perpétuellement à intégrer les autres sociétés en son sein, quitte à employer des procédés plus ou moins douteux, en tout cas à l'aide des personnes qui s'en sentent toujours un peu extérieures, de la même manière que les progresseurs ne se sentent pas à l'aise au sein de l'Univers du Midi. Il y a toutefois des différences dans les détails. La Culture est une société de loisirs, gérée par des intelligences artificielles. Dans l'Univers du Midi, ce sont certes les robots (cybers) qui ont libéré l'Homme du travail, mais nullement les IA : la seule a avoir fonctionné a été débranchée au bout d'à peine quelques heures, considérée comme trop terrifiante. De même, on travail toujours, au sein dans l'oeuvre des Strougatski : mais il s'agit d'un travail volontaire, pour son épanouissement personnel et le bien de tous.

Le souhait d'une réédition
Les éditions Denoël, dans leur belle collection Lunes d'Encre, ont commencé à rééditer les oeuvres des frères Strougatski, dans des traductions révisées par nous. Il reste à espérer que cette heureuse initiative obtienne suffisamment de succès pour que l'ensemble du cycle suive : cela lui permettrait ainsi de se placer enfin au même rang que d'illustres homologues tels que Les Seigneurs de l'Instrumentalité, de Cordwainer Smith, auxquels il peut aisément se comparer, sans honte.
NB : toutes les illustrations sont de Iouri Makarov. Elles accompagnaient l'édition de 1962 de Midi, 22e siècle.
Il est temps d'en finir, avec le dernier roman du cycle (dernier paru, et dernier dans l'ordre logique), Les Vagues éteignent le vent (Волны гаÑÑÑ‚ ветер), publié à partir de 1985 dans la revue Znanie – sila, nous propose les dernières aventures de Maxime Kammerer, maintenant âgé de 89 ans, et secondé de Toïvo Gloumov, qui n'était encore qu'adolescent dans Le Scarabée dans la fourmilière, et qui est devenu entre temps un progresseur.
Pour Toïvo Gloumov, une chose est certaine : les Pèlerins sont parmi nous, de la même manière que les progresseurs sont au sein des sociétés primitives des autres planètes. Et il se met martel en tête de les retrouver. Est-ce là une chose possible, sachant que ces Pèlerins sont capables de tout, y compris de choses qui paraissent, même aux yeux des contemporains du 22e siècle, être des miracles ?

Il faudra attendre 1979 pour que les frères Strougatski fassent paraître, dans la revue Znanie – sila, la suite des aventures de Maxime Kammerer, et donc de L'Île habitée. Le nouveau roman s'appelle Le Scarabée dans la fourmilière (Жук в муравейнике), et il se place environ vingt ans après l'action du précédent.
Maxime est maintenant devenu un progresseur, c'est-à-dire un de ces hommes chargés de faire évoluer une planète arriérée vers une niveau de civilisation proche de celui de l'Univers du Midi. Mais un jour, son supérieur hiérarchique, Pèlerin, devenu maintenant Excellence, lui confie une enquête particulière : retrouver un autre progresseur, Lev Albakine, qui est subitement revenu sur Terre sans raison valable, et surtout sans s'enregistrer auprès du service. Excellence ne lui donne aucune raison justifiant cette rechercher, mais par contre un délai : cinq jours.
Maxime va vite découvrir quel personnage étrange est ce Lev Albakine, un solitaire, seul apte à travailler, et même apprécier, les Céphalards, ces chiens mutants et intelligents découverts sur Sarakch, et dont le comportement frise l'autisme. Albakine a de bonnes raisons d'être solitaires : il fait en effet partie d'un groupe de 13 foetus humains découverts lors d'une mission sur un monde porteur de vestiges laissés par les mystérieux Pèlerins...

Disons-le clairement : Le Scarabée dans la fourmilière constitue la clé de voûte de l'ensemble du cycle. Tout s'y retrouve : la quasi-intégralité des personnages présentés dans les autres romans (Komov, Gromov, Korneï, et d'autres encore), la quasi-intégralité des mondes explorés auparavant sont mentionnés. Les Strougatski ordonnent ainsi leur oeuvre, achèvent d'en faire un tout cohérent. Pourtant, Le Scarabée dans la fourmilière n'est pas un roman encyclopédique, pas un simple fourre-tout permettant de faire du lien entre des travaux antérieurs, le genre d'expérience catastrophique qu'a tenté par exemple Isaac Asimov. Ce roman-là est une oeuvre puissante et poétique. On sent que l'expérience Stalker (le roman comme le film dont ils ont écrit le scénario) a marqué les deux frères, et si l'action de ce nouveau roman se déroule en cinq petits jours, elle n'est en rien frénétique comme dans L'Île habitée. Le Scarabée dans la fourmilière est un roman contemplatif, ce qui peut paraître curieux pour une enquête presque policière, et il laisse place à des descriptions saisissantes. Ainsi, lorsqu'ils nous livrent des extraits de rapports de mission de Lev Albakine, sur un monde dévasté par la pollution et vidé de sa population par une intervention mystérieuse des Pèlerins, il est difficile de ne pas avoir en tête cette scène de Stalker :
De l'ordure, du déchet, des décombres, et une vision pourtant si belle. Le Scarabée dans la fourmilière est un roman qui, une fois la lecture achevée, laisse une foule d'images dans la tête. Il est assurément l'un des tout meilleurs livres des frères Strougatski.
D'autant plus qu'il ne se contente pas d'une belle forme. Le fond est aussi intéressant. Car enfin les auteurs abordent de front le problème des mystérieux Pèlerins, cette super-civilisation qui a laissé des traces partout tout en restant insaisissables. Pourquoi ces vestiges partout ? Pourquoi ces foetus laissé à l'abandon depuis un temps indéterminé ? Que sont amenés à faire Lev Albakine et ses semblables au sein de l'Humanité ? Autant de question qui ne trouvent ici comme réponse que des hypothèses...
La réception en France de ce roman a été pour le moins fade. Peu de critiques, et surtout des critiques injustifiés. Ainsi Emmanuel Jouanne, bien qu'ayant beaucoup aimé le roman, a pu écrire (Fiction n°327, 1982) : « Maxime Kammerer possède cependant sur le lecteur du Scarabée dans la fourmilière un avantage certain : celui de savoir en quel siècle se déroule l'histoire, celui de connaître le cadre social. Il est perdu, mais le lecteur l'est plus encore, même si cette errance ne nuit en rien — bien au contraire — à l'efficacité du récit. » De la même manière, Constantin Gavrisky, plus négatif, écrivait (Antarès n°5, 1982) : « Le roman est à peu près exclusivement basé sur l'enquête elle-même. Le reste n'est qu'esquissé : le cadre futur où les personnages évoluent, le mystère des Grands Galactiques et leurs plans ; en bref, tout ce qui aurait pu donner de la substance au roman ». Et pour cause ! A défaut d'avoir lu l'ensemble des textes relatifs à l'Univers du Midi, il est préférable d'avoir au moins en tête L'Île habitée, dont Le Scarabée dans le fourmilière est la suite, pour en apprécier pleinement la saveur. Or à l'époque, L'Île habitée était paru chez l'Âge d'Homme, de façon, on peut le dire, confidentielle. Et le Fleuve Noir s'est abstenue de mentionner que Le Scarabée... est une suite.
Les habitants de la planète Pantha sont menacés : leur système solaire est menacé de disparaître. Aussi lance-t-on l'opération « Arche », supervisée par Leonid Gorbovski. Un vaisseau d'exploration, commandé par le capitaine Guennadi Komov, se pose sur un monde a priori accueillant. Aussitôt met-on en place une zone de sureté biologique absolue, et Stas, le narrateur du roman Le Petit (Малыш, publié en 1971 dans la revue Avrora) peut alors lancer ses cybers au travail : à charge pour eux de commencer à construire une base.
Mais ce monde qui semble pacifique – on n'y trouve que de la végétation – n'est pas si désertique que cela. Des phénomènes étranges commencent à se produire, troublant le travail des robots. Certains membres de l'équipage, dont Komov, semblent être victimes d'hallucinations. La source de ces phénomènes a tout l'apparence d'un enfant, humain, et qui peut donc pénétrer à volonté dans le vaisseau, puisque ses mesures de protection n'empêchent le passage que des créatures non-humaines.
On finit par trouver l'épave d'un vaisseau, dont les deux seuls passagers, un couple, sont vite identifiés dans les archives : leur engin a disparu alors qu'ils n'avaient pas d'enfant, et ils semblent être morts dans le crash. D'où vient donc le « Petit » ? Et quels sont ses pouvoirs réels ?

Dans ce court et efficace roman, qui entraine le lecteur dans un bain d'étrangeté, les Strougatski reviennent une fois encore à leur thématique favorite : celle du contact entre deux cultures. Mais jusqu'ici, dans le cadre de l'Univers du Midi, à une seule exception près (une nouvelle des Revenants des étoiles), il n'a été question que de contacts entre deux humanités, généralement au moyen de l'extraction d'un représentant de l'une des deux vers l'autre. Avec Le Petit, les deux frères changent d'optique et abordent un problème complexe : que se passerait-il si un enfant humain était élevé sans la moindre connaissance de ce qu'est l'Humanité, par des entités extraterrestres qui nous sont radicalement différentes, tant mentalement que physiquement ? Cet enfant pourrait-il encore être considéré comme humain ?
Les Strougatski en profitent donc pour revenir sur la question des enfants sauvages, et si l'on sait maintenant que la plupart des cas connus étaient en fait, soit des autistes, soit des faux, il n'en reste pas moins que ce phénomène a longtemps passionné, tant les psychologues, que les éthologues, et tout simplement ceux qui se sont posé la question « qu'est-ce qu'être humain ? » A ce titre, ils n'apportent pas de réponse particulière, préférant explorer, ou plutôt tenter d'explorer, l'autre culture. Et pour le coup, Le Petit est le pendant littéraire de la peinture du biélorusse Nikolaï Nedbaïlo, Le Jour du premier contact (1973, voir notre port-folio dans Dimension URSS):

Des humains, tous petits, et des extraterrestres indescriptibles, insaisissables, et probablement incompréhensibles. En cela, il préfigure largement un autre de leurs romans, extérieur au cycle du Midi : Stalker.
Et finalement, Leonid Gorbovski n'est pas mort. On ne sait comment il a pu échapper à la catastrophe qui a frappé la planète Arc-en-Ciel, mais toujours est-il que les frères Strougatski n'en ont pas fini avec lui. Il réapparait dans plusieurs romans ultérieurs dont l'action se passe assurément après celle de L'Arc-en-Ciel lointain, puisque Gorbovski n'y est plus simple capitaine de navire, mais un haut gradé, intégré au service des contacts extérieurs (COMCONE-2 dans les traductions françaises). Il est d'ailleurs présent dans un court roman rédigé en 1965 et resté inédit jusqu'en 1990 : L'Inquiétude (БеÑпокойÑтво), publié d'abord de façon réduite dans la revue Izmerenie-F, puis intégralement, en 1991, dans une anthologie.
Dans ce récit, Gorbovski fait escale sur Pandora, une étrange planète totalement recouverte d'une forêt impénétrable. Une base scientifique y est tout de même installée, bien à l'abri sur un pic de deux kilomètres d'altitude. Là, tout une micro-société est en charge de l'étude de la forêt, un milieu hostile, au sein duquel se passe des phénomènes inexpliqués, et surtout dont la faune, avec pour meilleur échantillon le tahorg (qui est mentionné dans presque tous les romans des Strougatski), se montre particulièrement agressive, ce qui fait pourtant de Pandora est une escale très prisée des chasseurs aimant les risques extrêmes. Cependant, certains disent que des indigènes vivraient dans cette forêt.
Mais le problème est aussi que des gens y disparaissent, dont Mikhaïl « Athos » Sidorov, un personnage secondaire déjà présent dans Les Revenants des étoiles. L'Inquiétude nous montrera donc en parallèle la vie quotidienne de Gorbovski au sein de la base, et les tentatives de Sidorov pour rejoindre celle-ci.
Si L'Inquiétude n'est pas un grand roman, il se place dans la ligne directe de L'Arc-en-Ciel lointain, et se lit donc avec plaisir. Il décrit de façon minutieuse un monde étrange, et la vie des humains, des scientifiques, qui s'y sont installés. Gorbovski, personnage toujours aussi complexé, par son observation de ses contemporains, ne peut s'empêcher de penser que l'utopie de l'Univers du Midi s'enfonce décidément dans une impasse. En cela, il ne fait que confirmer ce qui s'exprimait déjà de façon sous-jacente dans les textes précédents.
Et si L'Inquiétude est un bon roman, pourquoi donc est-il resté inédit si longtemps ? Ca n'est certes pas un fait de censure, mais simplement parce que les frères Strougatski ont senti eux-mêmes le potentiel qu'il contenait, et l'ont largement recyclé dans un autre roman, considéré comme l'un de leurs chef-d'oeuvres et dont la publication a commencé en 1966 : L'Escargot sur la pente. L'intégralité des parties sur la forêt, concernant Athos Sidorov, y ont été conservées : les auteurs en ont juste expurgé toute référence à l'Univers du Midi (et donc changé le nom du personnage), et ils ont totalement réécrit les parties concernant la base, les amplifiant considérablement. Cette deuxième version du roman, une véritable satire sociale, sera rapidement interdite, interdiction dont on connait les conséquences sur la carrière des auteurs.C'est seulement après avoir retrouvé cette version dans leurs archives, à la fin des années 1980, que les deux frères se sont rendu compte qu'elle tenait toujours la route et pouvait donc être publiée indépendament.
Ceux qui voudrait donc se faire une idée de ce qu'était ce roman peuvent donc se reporter à la traduction des parties de L'Escargot sur la pente concernant la forêt, traduction intitulée tout simplement « La Forêt », dans le Livre d'Or de la SF soviétique de Leonid Heller (Presses Pocket, 1984), en attendant une traduction intégrale.
Notons pour finir que c'est au sujet de ce roman que des accusions de plagiat ont été lancées contre James Cameron et son film Avatar. Il faut bien avouer, avec Boris Strougatski, que ces accusions sont largement infondées.
Il était régulièrement question, dans Un Gars de l'enfer, des applications pratiques de la physique-zéro, et de la façon dont elles ont, grâce à la faculté de se téléporter là où on veut, révolutionné la société. Cette physique pour le moins mystérieuse est à la base du principe de propulsion des vaisseaux spatiaux. Il était bien sûr inconcevable pour les frères Strougatski de laisser dans l'ombre cette science qui occupe finalement une place importante dans la construction de leur Univers du Midi. C'est donc dès 1963, qu'ils vont faire paraître dans l'anthologie Novaya Signal'naya, un court roman, L'Arc-en-Ciel lointain (Ð”Ð°Ð»ÐµÐºÐ°Ñ Ð Ð°Ð´ÑƒÐ³Ð°), qui intégralement consacré au petit monde de la recherche autour de cette physique, en lui donnant pour héros Léonid Gorbovski, commandant du Tariel-2, un personnage déjà important dans Les Revenants des étoiles, et auquel il était aussi fait allusion dans Tentative de fuite.
Et paradoxalement, plutôt que d'en faire un héros d'avenir, ils vont l'y tuer.

Arc-en-Ciel est une planète quasi-déserte mais habitable, dépourvue de toute civilisation : c'est-là la raison pour laquelle s'y est installée une colonie importante de scientifiques dont la raison d'être est d'étudier à grande échelle la physique-zéro, et notamment de mettre au point un dispositif permettant de téléporter de la matière sur de très grandes distances. Officiellement, tous les moyens sont bons pour y parvenir, et ce fait associé au dilettantisme généralisé des habitants de l'utopie du Midi, font que bien évidemment tout va se terminer par une catastrophe : deux vagues destructrices d'une onde nouvelle, partant de chacun des pôles et tendant à se rejoindre à l'équateur, vont dévaster petit à petit la planète.
C'est cette rapide agonie (quelques heures), dont Gorbovski sera la témoin impuissant, que les Strougatski ont choisi de décrire. Et ils en profitent pour rappeler au passage les divers errements d'une science qui ne se donne plus de limites : la construction dans le Massachusetts d'une Intelligence Artificielle si terrifiante qu'on s'empresse de la débrancher puis de la garder comme l'est Akira dans la bande dessinée éponyme de Katsuhiro Otomo ; l'expérimentation sur eux-mêmes par un groupe de fanatiques, la Douzaine du Diable, d'un procédé qui les a rendus immortels, procédé les menant finalement au suicide. L'unique survivant, Camille, étant par ailleurs un personnage qui se révèle, dans la dernier chapitre, particulièrement effroyable et pitoyable à la fois. Les Strougatski profitent de ces rappels pour lancer une petite pique envers l'absence d'organisation matérielle du monde scientifique soviétique, toujours en manque de moyens.
Pourtant, face à la catastrophe, et finalement à la mort puisque seuls quelques uns d'entre eux pourront être sauvés, à quelques exceptions près, tous vont faire preuve d'un remarquable sang-froid. Ils regarderont venir la vague avec un fatalisme admirable, et qui charge le roman d'une poésie surprenante, d'autant plus que divers moyens de sauvetage sont clairement envisageables, et pourtant non abordés par les auteurs, comme si tout ce petit monde, à l'instar de la Douzaine du Diable, n'attendait que le bon moment pour disparaître.
L'Arc-en-Ciel lointain, pourtant singulièrement ignoré du lectorat français, est en définitive un petit roman qui se lit tout seul et très vite, et qui pourtant laisse à l'esprit une quantité impressionnante de questions.
PS : On remarquera le caractère absolument abominable (pour ne pas dire simplement minable) de la couverture de l'édition française, avec son tennisman trafiqué tenant un lance-roquette phallique, preuve une fois de plus que l'achat massif par les éditeurs français d'illustrations de l'agence Vloo-Youg Artists a vraiment donné des choses détestables. Tous les romans soviétiques parus dans la même collection (« Les Best Sellers », au Fleuve Noir) auront eu à subir ce genre de traitement.

Initialement publié en en 1974 dans la revue Avrora, le roman Un Gars de l'enfer (Парень из преиÑподней), n'aura ensuite connu d'édition en volume indépendant qu'à partir de 2003 : il aura auparavant été systématiquement intégré à des recueils ou des anthologies.
Il est vrai qu'il est souvent considéré comme mineur dans la carrière des auteurs. Pourtant, il fournit nombre de clés pour la compréhension de l'Univers du Midi, de même qu'il se pose en suite directe de L'Île habitée, non qu'il en reprenne l'histoire en tant que telle (les deux récits n'ont aucun éléments communs), mais la philosophie.
Dans L'Île habitée, il était question d'un travail de « progression », même si le terme n'est pas encore employé (il ne le sera réellement qu'à partir du Scarabée dans la fourmilière), autrement dit, de tentatives de faire évoluer un monde sinistré par la guerre dans le bon sens. Un Gars de l'enfer nous montre l'envers du décor, sa trame étant sous-tendue par le travail d'un « progresseur », Korneï, sur un monde dont la civilisation est celle de notre XXe siècle, un monde en guerre. Là, il sauve un peu par hasard un membre d'un unité d'élite, blessé à mort, et l'emmène sur Terre - on reprend-là, mais d'une manière totalement différente l'idée de Tentative de fuite. Et notre brave soldat devra faire l'apprentissage de la « civilisation ». Décontenancé par une société qui lui semble sans structure précise, il préfèrera en rester à son statut de soldat.

Un Gars de l'enfer nous offre d'abord une belle description de ce qu'est devenu l'Univers du Midi environ 80 ans après les événements racontés par Les Revenants des étoiles. Sans doute du fait de l'expansion de l'Humanité dans l'espace, la Terre semble étonnement vide, presque semblable à ce monde qu'Isaac Asimov décrivait dans Face aux feux du soleil : l'immensité de la place disponible, et la faculté qu'on maintenant les gens de pouvoir se déplacer instantanément à l'aide de « zéro-cabines » (la « physique zéro » des Strougatski permet la téléportation) font que les maisons, vastes et luxueuses (Korneï dispose chez lui d'un véritable musée) sont aussi très distantes les unes des autres. De ce fait aussi, les fameuses routes automotrices décrites dans Les Revenants des étoiles, sont tombées en désuétude. Gigantesques il y a encore quelques décennies, elles font maintenant moins de 20 m de large, se sont figées et ne servent plus. Ils démontrent ainsi, par ce genre de petits détails, que leur univers utopique n'est pas statique, qu'il peut évoluer dans le temps.
Mais l'intérêt principal du roman reste dans son personnage central : le soldat. Un soldat appartenant à une unité d'élite, méprisant les civils et les soldats de l'armée régulière, véritable fanatique adorant le duc pour lequel il combat, machine de guerre impossible à convertir à la paix. Ce soldat s'appelle Gag. Un nom qui sonne bien sûr ridicule en français, mais qui n'est pas sans rappeler celui de Gaï Gal, l'ami de Maxime Kamerer dans L'Île habitée, et dont il pourrait être le frère jumeau ! La planète ici présentée n'est pas Sarakch, mais elle aurait sans problème pu l'être. Dans L'Île habitée, Gaï retrouve ses facultés de jugement lorsqu'il est éloigné des rayons qui emprisonnent son esprit. Mais comment éloigner Gag de son endoctrinement, qui remonte à son enfance ?
Les frères Strougatski n'aiment ni les militaires professionnels, ni la guerre, et leur dégoût de tout cela transparaît dans ce court récit, qui se lit d'une traite : les soldats sont finalement irrécupérables, et l'on pourra appliquer à Gag la fameuse citation de Jonathan Swift : «Après avoir erré longtemps dans la brousse, il atteint un village où se dresse une potence : "Dieu soit loué, me voilà en pays civilisé".» Notre homme ne sera heureux que lorsqu'il replongera dans la guerre.
Alors même qu'en raison de la publication, entre 1964 et 1968, de romans très satiriques, les frères Strougatski vont violemment s'opposer à la critique, opposition dont ils sortiront perdants, dès 1969, ils vont faire paraître, dans la revue Neva, ce qui sera leur roman le plus politique, plus encore que Il est difficile d'être un dieu: L'Île habitée (Обитаемый оÑтров), un roman qui prend lui aussi place dans l'Univers du Midi.
Alors que dans Il est difficile d'être un dieu, Anton était volontairement en mission sur une planète arriérée, dans L'Île habitée, Maxime Kamerer, un tout jeune homme, est un naufragé. Et le monde sur lequel il tombe, Sarakch, n'est guère accueillant. Il entre en effet en contact avec un pays qui peine à se relever d'une guerre nucléaire déclenchée quelques années auparavant, pays issu lui-même du démantèlement d'un ancien empire dont les marges ont pris leur indépendance. Le pays est dirigé par un groupe d'autocrates nommés les Pères Inconnus, pour lesquels la population semble manifester une admiration sans bornes.
Pourtant, la situation n'est pas idyllique, et Maxime fait ses débuts sur ce monde au sein de la Garde de Combat, l'unité d'élite de Pères Inconnus, après s'être lié d'amitié avec un de ses officiers, Gaï Gal. Mais, choqué par une intervention de cette Garde contre des opposants politiques que tout le monde appelle les « dégénérés », il s'enfuit, et tente de rejoindre la résistance. De là, il ira de désillusion en désillusion, apprenant au passage que l'engouement des masses pour les Pères Inconnus n'est dû qu'au maillage du pays par des tours émettrices de rayons auxquels les « dégénérés » sont en fait naturellement immunisés.
Maxime va alors entamer un long périple sur ce monde, qui lui permettra de rencontrer toutes les factions en présence, sans en trouver une qui soit meilleure que l'autre, ce qui le poussera à chercher à intervenir. Car Maxime est comme tous les habitants de l'Univers du Midi: physiquement parfait (dans tous les sens de l'expression: il est de fait quasi-immortel), et doté de connaissances immenses dans tous les domaines des sciences. C'est pourtant un grand naïf, à un stade qui est en presque agaçant au début du roman, et cette naïveté va l'entraîner dans ce qui est ni plus ni moins qu'en descente en enfer, malgré toute sa bonne volonté.

A ce stade, il est difficile d'en dire plus sans en dévoiler trop sur une intrigue une fois encore relativement linéaire, mais très étoffée: le roman fait le double de pages de ce que les deux auteurs ont pu produire auparavant. Mais on peut dire que le fait que Maxime rencontre des personnes de tous bords politiques permet bien sûr d'en confronter les idées. Et aucune de ces philosophies politiques ne trouvera vraiment grâce à ses yeux, dans ce monde livré soit au despotisme le plus cruel, soit au chaos.
Finalement, L'Île habitée n'est pas un roman initiatique, même si, tout au long de son parcours, souvent violent, Maxime va peu à peu perdre sa naïveté, se faire plus réaliste, mais bien, en dépit de très nombreux passages d'action parfaitement bien menés, un roman philosophique dont le thème central est: « peut-on forcer les gens au bonheur? » Peut-on les contraindre à accepter ce qu'on pense être le meilleur pour eux. La réponse des deux frères n'est pas assurée.
L'autre facette importante du roman est la description minutieuse d'un empire agonisant, qui se trouve à la fois en situation de guerre intérieure et extérieure. Ce pays est soumis, on l'a dit, à un despotisme sévère, présenté comme étant du fascisme (excuse facile qui a fait que le roman a pu être publié en URSS), qui pourrait être n'importe quelle forme de tyrannie, y compris le socialisme appliqué en URSS. Et la faiblesse de ces despotismes est bien souvent d'ordre économique. « Chacun sait que lorsque la situation [économique] va mal, le mieux est d'entreprendre une guerre pour couper le sifflet à tout le monde », dit un des dégénérés avec raison. Ainsi, le pays des Pères Inconnus va-t-il se lancer dans une guerre folle contre une de ses anciennes dépendance, le pays des Hontiens.
La vision des Strougatski est si juste qu'en définitive, elle s'applique parfaitement... à la Russie actuelle. Ancienne république centrale de l'URSS, elle a perdu toutes ses dépendances, y compris même l'Ukraine, coeur civilisationnel historique. Sa situation économique est plus que médiocre, et les médias (télévision et radio) y valent bien les tours émettrices de Sarakch en matière de propagande et de bourrage de crâne. Mieux, elle n'a pas hésité à entrer dans divers conflits au Caucase, soit pour en maintenir certaines parties en son sein (Tchétchénie), soit au contraire pour mater d'anciennes dépendances trop rebelles (Géorgie).
Tout comme Il est difficile d'être un dieu, L'Île habitée se révèle donc un roman toujours actuel.
C'est à partir de 1963 qu'on peut dire que les frères Strougatski vont passer la vitesse supérieure, d'abord avec L'Arc-en-Ciel lointain (1963), dont nous parlerons plus tard, mais ensuite avec Il est difficile d'être un dieu (Трудно быть богом), paru en 1964 dans un recueil qui contenait aussi L'Arc-en-Ciel lointain.
Anton (le même que celui de Tentative de fuite?) est membre d'un service historique qui étudie l'évolution des planètes dites primitives. Il est en poste sur une planète où la civilisation est restée au stade d'un Moyen Âge tardif. Là, il a pris l'identité du prince Roumata d'Estor, courtisan du roi d'Arkanar, un royaume périphérique associé à un empire plus vaste. Sa consigne: observer tout (il est aidé en cela par un diadème équipé d'une caméra), et ne jamais intervenir, ne jamais interférer dans le déroulement des événements. Formé à tous les arts de combat existants, équipé d'une sorte de cotte qui peut le protéger des coups, doté d'un appareil capable de synthétiser des pièces d'or, il pourrait pourtant aisément passer pour un dieu.
Et depuis quelques mois, il se sent mal à l'aise dans sa fonction. Une milice grise, formée de petits bourgeois, a quasiment pris le pouvoir avec l'assentiment de Don Reba, qui tient le rôle d'une sorte de Raspoutine auprès d'un roi finalement incapable de volonté propre. Et cette milice grise prend en chasse les intellectuels, les expulse du royaume, voire les tue sans autre forme de procès. Roumata la soupçonne d'être le bras armé de moines noirs, des fanatiques religieux qui voudraient ainsi prendre le pouvoir. Il y voit une sorte d'équivalent local de la montée du fascisme sur Terre.
Et le cours des événements ne lui donnera pas tort: Roumata, alias Anton, sera amené à laisser parler son coeur, et à intervenir, lorsque la milice grise est elle-même éliminée par plus extrémiste qu'elle.

Il est difficile d'être un dieu est le premier grand roman des deux frères. Le style s'y fait enfin totalement fluide, sans les ex cursus didactiques qui plombaient auparavant leurs textes, et surtout la psychologie des personnages, et notamment celle d'Anton, s'est singulièrement complexifiée. Certes l'intrigue reste plutôt linéaire, mais elle est au service d'un propos, d'idées politiques.
Car l'ascension de ce pouvoir de type fasciste a un modèle évident: celui des nazis, dans l'Allemagne des années 1920-30. Les nazis prennent en effet le pouvoir petit à petit, démocratiquement, mais en se basant tout de même sur les actions coup de poing d'une milice: la SA, milice dont l'élimination sera l'étape finale de cette ascension. Et les gris des Strougatski trouvent bien leur modèle dans la SA, une milice révolutionnaire brutale dont finalement tout le monde devait se plaindre, et éliminée sur ordre d'Hitler alors que celui-ci est déjà au pouvoir (comme l'est Don Reba).
Cependant, on ne peut s'empêcher de penser à un autre modèle, plus discret, celui-là: la lutte entre Staline et Trotski et ses partisans, en 1924 et 1927. Trostki, fondateur de l'Armée rouge, dirigeant durant la Révolution la lutte contre les anarchistes, qu'il écrase, ainsi que tous les autres mouvements révolutionnaires ou non qui ont coexisté avec les Bolcheviks. Il sera lui-même finalement éliminé par plus dur que lui, Staline, avec qui il partageait le pouvoir.
A ce stade, on peut se demander si les frères Strougatski n'auraient pas lu, avant de travailler à Il est difficile d'être un dieu, La Ferme des animaux, de George Orwell, qui raconte tout cela par le menu... En effet, cette oeuvre d'Orwell, publiée en 1945, a fait l'objet d'une traduction russe, abrégée, dès 1950, chez l'éditeur de samizdat Possev, à Frankfort-sur-le-Main, le même éditeur qui, d'ailleurs, publiera bien des années après, Les Vilains cygnes (dans l'édition française: Les Mutants du brouillard), des deux frères!
Mais d'une manière générale, ce que les Strougatski ont voulu montrer, c'est tout simplement le mécanisme de la mise en place d'une tyrannie, quelle qu'elle soit: celle-ci se fait par la prise de pouvoir de gens ouvertement médiocres, vulgaires, pour qui toute forme d'intelligence est forcément inutile, voire suspecte. Ce qu'ils dénoncent, c'est ce qu'on appellerait de nos jours la « beaufitude » au pouvoir. Quelque chose d'hélas intemporel.
Sous couvert donc d'un roman d'action particulièrement efficace, les Strougatski nous offrent aussi une œuvre profondément intelligente, politique au sens noble. Ils en profitent d'ailleurs pour fustiger les intellectuels qui retournent leur veste, par lâcheté ou opportunisme, baissant les bras face à la médiocrité. Un avertissement toujours actuel.